PALMA (R.)

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PALMA RICARDO (1833-1919)

Le Pérou indépendant n’avait pas dix ans d’âge lorsque Ricardo Palma naquit à Lima, dans une famille d’artisans. Loin de renier la modestie de ses origines, il se flattait volontiers de n’être «ni aristocrate, ni colonel, ni docteur», circonstance assez exceptionnelle, en effet, parmi les notables de son pays et de sa génération.

Lié de bonne heure à la bohème littéraire de Lima (La Bohemia de mi tiempo , 1876), il produisit des poèmes et des drames dans le goût romantique avant même d’avoir atteint sa vingtième année. C’est alors qu’il entra, sans diplôme universitaire, dans le corps juridique de la marine, où il resta sept ans tout en continuant à s’intéresser aux belles-lettres, et bientôt à la politique.

En 1860, il se lança dans une conspiration contre la dictature du président Castilla. Le coup d’État ayant échoué, il dut s’exiler au Chili, où il se fit journaliste. Rentré en 1866 au Pérou, il prit part à la brève guerre défensive des pays andins contre l’Espagne; à la suite de quoi il fut nommé consul à Pará au Brésil. Puis il voyagea en Europe. De retour à Lima en 1868, il fut élu au Parlement comme partisan du président libéral José Balta. Pourtant, quand celui-ci fut exécuté, il renonça définitivement à la politique active.

Mais non à l’action. Pendant la guerre de 1878-1883, on le vit encore, volontaire, faire le coup de feu contre les envahisseurs chiliens qui, à Lima, saccagèrent sa maison, sa bibliothèque personnelle et la Bibliothèque nationale. C’est à ses protestations contre ce dernier crime que Palma dut sa nomination à la direction de cette bibliothèque ravagée. Il occupa ce poste pendant vingt-neuf ans. Poste privilégié pour mener à bien ses recherches en vue des Tradiciones peruanas , dont la première série devait paraître en 1872, la onzième et dernière en 1910, neuf ans avant sa mort.

Un ouvrage minutieusement documenté comme les Anales de la Inquisición de Lima (1863) prouve assez qu’il y avait en Palma l’étoffe d’un véritable historien. Mais il était doué de trop d’imagination et de verve pour s’accommoder des contraintes de l’histoire scientifique. Il s’arrêta donc à un genre littéraire mixte, combinant la légende et l’histoire, qu’il dénomma «tradition». Quand il définissait cette dernière comme un récit «où il est licite d’édifier tout un château [de rêve] sur une petite base de vérité», sans doute faisait-il la part trop belle à la fiction. En fait, dans la plupart de ses «traditions», la grande histoire telle qu’elle fut tient une place importante auprès de la petite histoire anecdotique, plus ou moins imaginée par l’esprit populaire ou par le conteur, telle qu’elle aurait pu être. En tout cas, on n’a jamais relevé d’erreur dans les faits majeurs relatés par don Ricardo et qui servent de cadre ou de référence aux historiettes de son cru. Et il n’est pas interdit de penser que dans leur ensemble, malgré leur morcellement et leur fantaisie, les Tradiciones de Palma proposent sur le Pérou, depuis les Incas et jusqu’à 1885 environ, la synthèse historique non seulement la plus vivante et la plus amène, mais aussi l’une des moins inexactes. Elles se répartissent très inégalement en trois époques: l’empire incasique et la conquête espagnole, le Pérou des vice-rois, la république indépendante. Les récits concernant la première et la troisième époque, ajoutés les uns aux autres, représentent à peine le quart du total de ceux qui se rapportent à la deuxième. Cette préférence apparemment accordée au Pérou «colonial» n’implique nullement chez Palma la nostalgie d’un régime dont on sait assez qu’il le réprouvait; elle correspond au fait que c’était dans les trois siècles de domination espagnole que l’artiste trouvait la plus riche matière pour élaborer ses contes.

Ces récits, dont la longueur excède rarement quatre ou cinq pages, sont de tons divers. Ils peuvent émouvoir (La Mort de Pizarre , Un amour de mère ...), horrifier (Le Soufflet posthume , Les Oreilles de l’alcade ...); mais ils sont le plus souvent d’un esprit piquant qui rappelle Prosper Mérimée (caprices de la Périchole) ou qui semble annoncer l’indulgente ironie d’un Anatole France. Le scepticisme religieux de Palma est évident, mais jamais agressif. Voltairien sans hargne, il rapporte sans sourciller les superstitions les plus folles, les miracles les moins croyables. Quant aux gens d’Église, qui abondent dans ses pages, rarement il les évoque sans malice, mais plus rarement encore avec malignité.

Le charme des Tradiciones ne tient pas seulement à la personnalité du conteur, à sa largeur d’esprit, à son humour affable; il résulte aussi de sa prose merveilleusement souple, abondante en digressions, en clins d’œil au lecteur, en savoureux proverbes dont il est souvent difficile de décider si Palma n’a fait que les recueillir ou s’il les a forgés de toutes pièces. Son vocabulaire est d’une extrême richesse: sans négliger les ressources des néologismes ou des idiotismes locaux, Palma savait user d’archaïsmes capables de donner à sa narration la couleur des temps évoqués.

Les Tradiciones de Palma ouvraient une voie où beaucoup d’écrivains d’Amérique latine s’engagèrent après lui. C’est ainsi que l’on eut des Traditions du Guatemala (Agustín Mencos), des Traditions cubaines (Álvaro de la Iglesia), des Légendes et traditions chiliennes (E. del Solar Marín), et d’autres encore. Mais ces imitations sont restées au-dessous de leur modèle.

Au Pérou, où les Tradiciones pour beaucoup font encore figure d’épopée nationale, elles ont souvent prêté à des interprétations abusives. Certains, comme Riva Agüero de Osma, se sont autorisés de la querelle entre Palma et son successeur à la Bibliothèque nationale, le polémiste socialisant Manuel González Prada, pour porter l’œuvre du premier au crédit du conservatisme. D’autres ont accusé Palma de chauvinisme péruvien. Mais l’Espagnol Eugenio d’Ors semble avoir été plus près de la vérité quand il écrivait: «L’œuvre de Palma, en dépit d’apparences toutes superficielles, ne présente aucun caractère de nationalisme fermé. Elle est, au contraire, ouverte, tolérante, universaliste. Autant que péruvienne elle est, par certains traits, espagnole et même française.»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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